PR ABDOULAYE ELIMANE KANE ELOGE DES IDENTITES : De l’universel et du particulier (Éditions HARMATTAN ; collections Études africaines ; Afrique Subsaharienne ; Philosophie)
- AFRICAN Renaissance
- Jan 17
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Texte prononcé le samedi 22 FEVRIER 2020 à la salle Amady Aly Dieng de l’HARMATTAN à l’occasion de la cérémonie de dédicace du livre.
Ce qui est défini dans ce livre comme IDENTITE-RELATION, c’est la compréhension du concept d’identité. Le fait d’être en mesure de tenir ensemble les éléments constitutifs de ce spectre fait de moi un SUJET, c’est-à-dire un être doué de la capacité d’agir. Et en dépit de son caractère composite, cette identité n’est interchangeable avec aucune autre, elle est mienne. Dans le même temps, elle ne peut exister sans les autres et n’a de sens que rapportée aux autres. Chacun peut, à son niveau, pour son compte personnel, procéder comme cité plus haut.
Et ce même schéma peut s’appliquer à une culture locale, à une nation, à un continent et à l’humanité comme espèce dont l’identité est désormais menacée, ainsi que le furent et le sont de nos jours d’autres espèces. Et viennent à l’esprit tout naturellement ces questions :
PREMIERE QUESTION : pourquoi ce livre sur cette problématique ?
Parce que les identités sont des NICHES DE SENS et le SENS c’est l’ensemble de NOS RAISONS DE VIVRE.
Parce que par expérience, c’est une question avec laquelle j’ai été confrontée de manière précoce, dès mon enfance, en découvrant mon identité à travers mes différents prénoms dont chacun renvoie à une généalogie différente aux ramifications vertigineuses.
Parce que c’est une question qui nous interpelle tous quotidiennement à cause de ses implications religieuses, politiques, culturelles, économiques, individuelles et collectives.
Parce qu’enfin j’ai plusieurs fois abordé cette question dans des romans et des textes philosophiques par le biais de l’idée qu’exprime le sous-titre de ce livre : les rapports entre l’universel et le particulier.
DEUXIEME QUESTION : après tout ce qui a été fort pertinemment dit sur les «identités meurtrières», sur les usages malveillants et stigmatisants de l’identité, faire l’éloge des identités, n’est-ce pas de la provocation ou, à tout le moins, une marque d’inconscience ou d’irresponsabilité ? Je n’ignore rien de tout cela et mon propos a d’autres motivations.
C’est en forçant les traits d’un élément constitutif d’une réalité complexe et qui dysfonctionne qu’on arrive à mettre en pleine lumière et faire apparaitre ses qualités qui tendaient à s’estomper ou à être marginalisée.
C’est de cette manière que sont construits nombre de maximes et de proverbes et c’est ainsi que l’on procède pour construire une boutade. Il arrive aussi aux théories les plus élaborées et les plus crédibles, en sciences comme en philosophie, de recourir à ce procédé pour mettre en exergue une idée dans des systèmes complexes. On majore à dessein un élément pour signifier qu’il y a un enjeu ou un défi. Notre époque est friande de mondialité et d’universalisme.
Elle est d’autant plus fondée à avoir cette inclination que nous vivons pleinement les bienfaits de quelques aspects les plus représentatifs de la mondialisation/globalisation : les ressources inouïes de la technologie et de la communication.
De ce point de vue, aucune réalité individuelle, locale ou nationale ne peut, sans risque d’isolement et de régression, ignorer ce nouveau paradigme qui structure nos modes de pensée et de vie.
En majorant le pôle IDENTITE dans cet essai, j’ai voulu, à travers les trois grandes parties qui le composent, illustrer l’avertissement d’Aimé Césaire qui est sans doute l’une des expressions les plus justes des rapports entre le particulier et l’universel. Je le cite : «Il y a deux manières de se perdre : par dilution dans l’universel et par ségrégation murée dans le particulier.»
La dilution dans l’universel est, pour différentes raisons, en passe de s’imposer. Certains pensent que c’est la meilleure chose qui puisse nous arriver et y voient un antidote à tous les sectarismes et à tous les excès. Un avis différent consiste à soutenir qu’en dépit des immenses mérites et des avantages indiqués plus haut, il convient de prendre garde à la pertinence de l’autre versant de l’aphorisme de Césaire. C’est ce que je traduirais volontiers par la formule suivante : Ni phobie de l’universel ni fétichisme de l’universel.
Chez les humains, les identités sont souvent les premiers et les ultimes espaces d’expression du sens de l’existence. Pour cette raison, il importe que les identités demeurent des espaces de résilience et d’expression des raisons de vivre, dans un monde qui bien qu’angoissé par différents facteurs semble désormais voué à privilégier les moyens de vivre.
Pour construire une civilisation de valeurs partagées, maintes observations documentées indiquent qu’il faut placer au cœur des relations interindividuelles, collectives et internationales trois valeurs emblématiques de l’idéal républicain et de l’humanisme : l’égalité, la dignité et la réciprocité.
La réflexion sur l’existence et le devenir des identités-relations va dans ce sens. Se souvenant de leurs ainés atteints par la limite d’âge, soucieux de les associer à la vie de cette institution, le département de philosophie de l’Ucad, ses enseignants et ses étudiants m’ont invité en janvier 2019 à donner une conférence dans le cadre de leurs activités annuelles. C’est de là que m’est venue l’idée d’élargir mon propos et d’en faire ce livre.
Par ailleurs, dans ce travail, j’accorde une place importante à la réflexion sur la santé et la maladie, à partir de mon vécu personnel et en m’appuyant sur les travaux de grands penseurs, des philosophes notamment. Cette approche m’a permis de redécouvrir l’intérêt d’une pratique ancienne de la philosophie et qu’on appelle des sagesses pour les distinguer de la forme universitaire prise par l’activité philosophique. Je précise tout de suite que bien qu’il soit courant dans notre société d’assimiler ceux qui ont mon âge à des sages, ce rappel n’a pas pour but de dire que j’en suis devenu un à force de réfléchir sur la santé et la maladie. L’objet de cette mention est plus méthodologique que moral. Il s’agit plutôt de lier la réflexion à des expériences concrètes de la vie, sans jamais oublier et encore moins renier ce que nous devons à l’enseignement universitaire fondé sur l’histoire des idées et la pluralité des systèmes philosophiques.
Je me suis ensuite aventuré dans la troisième partie à défendre une thèse qui est un parti-pris philosophique discutable, mais sans lequel tout l’édifice de cet essai s’écroulerait. Cette thèse part du constat que l’humanité est satisfaite des avancées techno- scientifiques. Dans le même temps les promesses et prétentions de ces mêmes performances lui font craindre d’être dominée puis remplacée par un monde de machines.
L’hypothèse consiste à dire que l’espoir est permis si l’on accepte de souscrire au distinguo suivant : L’HUMANITE A UNE IDENTITE MAIS Il N’Y A PAS DE NATURE HUMAINE. L’identité définie comme relation construite et dynamique reste ouverte à de nombreux possibles. Par contre, la nature se dit d’une chose faite d’un ensemble fini de caractères. Lorsque J-P Sartre définit l’existentialisme par l’une de ses formules-fétiches «l’existence précède l’essence», c’est exactement cette idée qui convient également à cette conception de l’identité comme identité-relation.
Et cette différence entre identité et nature confère à l’humanité le droit et la possibilité de demeurer LA MESURE DE TOUTE CHOSE QU’IL A CREEE y compris les algorithmes et l’intelligence artificielle. Pour une raison principale : jusqu’ à ce matin, l’humanité est la seule espèce à la fois consciente de ce qu’elle est et capable de donner un sens à son existence.
Pour conserver cet avantage, deux conditions paraissent cependant nécessaires :
- Donner vie et consistance à la délibération démocratique pour se réserver le droit et le devoir de définir ce que nous voulons devenir et quelle place nous entendons assigner à nos moyens de vivre fussent-ils les plus performants qu’on puisse imaginer.
- Être capable de créer des mythes à la mesure du besoin de privilégier l’ETRE sur l’AVOIR et de donner le primat aux raisons de vivre sur les moyens de vivre.
Mais je sais qu’il ne manque pas d’arguments pour ruiner cette hypothèse que d’aucuns trouveront trop confiantes à l’égard de l’humain, surtout chez ceux qui idolâtrent les technosciences. Une consolation : avec l’ignorance et l’incertitude liées au destin de cette problématique la philosophie a de beaux jours devant elle.
Et pour tromper l’ennui, les professeurs de philosophie retraités qui réfléchissent sur l’universel et le particulier trouveront dans cette matière ce que Pascal appelait la DISTRACTION et qu’il concevait comme étant l’ensemble des stratagèmes que nous déployons à longueur de journée et à longueur de vie pour ne pas penser à la mort.




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